VI.

Alors qu’il se déployait en journée sur le guéridon du salon, le soir, on devait sortir cet immense bouquet reçu pour ses trente ans de bons et loyaux services au club des aînés. Il embaumait tant qu’il entêtait. Un lys stargazer s’épanouissait dans quelques branches anodines, dites “verdure”, goguenard, presque, d’être si majestueux, il avait tout du démon d’Asie lançant sa langue effilée vers de farouches demoiselles, les pivoines, qui ne tarderaient pas à flétrir leurs jupes vaporeuses en agrégats mous tombant lourdement au pied de ce vase en faux cristal de roche pourtant fort bien imité. Seul le gypsophile tendait entre eux ses petites boules blanches et saurait seul ne rien laisser au temps, vieux garçon dont on devine le destin sec dès éclosion, voué qu’il est à prendre la poussière dans un soliflore sans eau, à attirer les araignées. Elle avait laissé le vilain ruban mauve entortillé à la hâte par une jeune fleuriste croyant bien faire et qui signait de son innocence cette chose que l’on finit parfois par comprendre : la vraie beauté ne supporte aucun ornement superflu.
Mais avant, on enlèverait le napperon en crochet, et le guéridon se transformerait alors en plateau repas, exceptionnellement double puisqu’elle avait de la visite aujourd’hui. Elles iraient ensuite verser une passoire d’épluchures dans le compost au fond du jardin, l’occasion de longer la servitude qu’un cordial voisinage avait plantée d’une haie de lilas, dont les solides grappes lécheraient leurs cheveux en y abandonnant quelques étoiles mauves odorantes. Il fallait passer le fil au bord des barrières, le saisonnier n’était pas assez regardant. On lui laissait cependant le talent d’arranger magnifiquement les rocailles, dont le dégradé de couleur s’apparentait à un savoir-faire qu’elles nommaient “artistique”. Elles avaient poussé la ballade jusqu’au petit banc sous le mélèze qui surplombe le lac, s’étaient assises sur son bois devenu gluant, à regarder les roseaux tanguer dans la lumière déclinante, avant de repartir, humides, préparer la tisane du soir, une verveine odorante qui poussait toute seule sur le talus et dont on ne savait plus que faire.

V.

Cette enfant est impossible. Pas qu’elle soit vraiment difficile, mais son silence est inquiétant. Depuis toute petite, il lui arrive de fixer on ne sait quoi pendant de longues minutes avec un regard inquisiteur, et les fois où elle a disparu ne se comptent plus. Il avait fallut poser des barrières un peu partout, aux escaliers surtout, de peur qu’elle tombe ou ne s’échappe, mais elle a toujours trouvé le moyen de bien vite les enjamber. Maintenant qu’elle est grande, cela devient supportable, on sait qu’elle fait attention et finit toujours par revenir. Mais tous ces secrets, c’est bien du souci. Elle veut tout faire toute seule. C’est à peine si l’on a pu lui apprendre à traverser la route. De ses yeux sombres émane un air de défit difficile à contrer. Impossible de lui brosser les cheveux, de la tenir propre cinq minutes, une vraie sauvageonne. Inutile de l’obliger à porter de jolies chemises, puisque sa moue boudeuse balaie instantanément leur joli effet, quand elle ne rencontre pas le hasard d’un crochet ou d’une branche pour les déchirer. Dieu merci, elle ne se fait jamais autant de mal qu’elle n’en fait aux choses qu’elle touche. Ses grands yeux plaident toujours son innocence, mais cela le rendait fou. Y avait-il un verre sur la table qu’il fallait qu’il se renverse. A peine lui intimait-on de rester tranquille qu’une force semblait surgir d’on ne sait où, guider ses gestes, et trouver l’axe de parfait en quelques minutes. Il l’appelait Miss Catastrophe, et je me demande si cela n’était pas tout bonnement devenu un jeu entre eux. Mieux valait ne rien dire du tout, mais cela, il ne l’a jamais compris.
La voilà qui gratouille dans le jardin, joue avec de la boue. Elle parsème d’épines de pin une mousse au chocolat imaginaire qu’il faut sempiternellement faire croire délicieuse. Croyez-vous qu’elle coifferait sagement ses poupées à l’ombre sur la terrasse ? Les pauvres n’ont plus de cheveux, et on dirait qu’elle se fait une joie de s’asseoir dans la terre, en plein cagnard, sans chapeau. On peut bien la punir, elle accepte la sentence sans rechigner mais recommence toujours ses bêtises. La semaine dernière, elle a mordu la main de Valentine, un bout de choux, sans raison, avec pour seule explication “quand on mord, on a vraiment envie de le faire très fort”. C’était juste pour voir alors. Elle a couru s’excuser en l’embrassant chaleureusement avant de la prendre par la main pour continuer à aller jouer. L’air contrit, trop parfumée, sa maman est passée boire un café en fin d’après-midi. Ses bijoux dorés cliquetaient sur la table à chacun de ses mouvements, nous avons bien vite parlé d’autre chose, et elle paraissait détendue lorsqu’elle est partie. Va savoir ce qu’il se passe dans la tête des gosses.

IV.

Il fallait élaguer ces arbres pour y voir plus clair. Des années qu’on attendait que les voisins consentent à payer leur part. Le nouveau venu avait pris le problème à bras le corps, leur évitant de lourds frais de paysagiste et le désagrément d’une haie trop stricte, professionnelle, taillée au cordeau. Avant lui, c’était un saisonnier qui était venu, mais avait passé le plus clair de son temps à jouer avec la petite. Personne n’avait osé le sermonner car on compatissait avec la solitude économique de cet homme. Mais son attitude décontractée avait déplu, tout comme ce qu’il avait fait des thuyas.
Le chemin, qu’ils nommaient « la servitude », avait aussi besoin d’être damé. Ce serait encore toute une histoire. Pour l’heure, la petite s’amusait à en repousser les cailloux du pied et créait de menus monticules inégaux libérant une poussière qui salissait ses souliers du dimanche, des ballerines à brides vernies, peu pratiques. Les autres jours, elle troquait ses sandalettes contre de vieilles bottines qui faisaient mauvaise façon, cachée sous un petit sapin, enroulées par précaution dans un sac en plastique. Chaque matin, elle faisait des prouesses d’équilibre pour ne pas détremper le bout de ses chaussettes et opérer ce petit contournement d’autorité. Elle claudiquait ensuite, ravie de son allure négligée, délassée, sur l’asphalte granuleux du chemin de l’école. Il se brisait en fentes sinueuses et dégoulinait sur les bords. Certains craquements étaient colmatés par un amalgame sombre et scintillant qui dessinait de drôles de formes sur la route et devenait gommeux sous les semelles en été. L’observation de ce petit manège sans cesse renouvelé animait les mornes matinées de la dame d’à côté.
On ne voyait bientôt plus sa porte, qui croulait sous le vert comme sa maison sous les souvenirs. Un jour la terre serait lourde elle aussi, mais puisqu’il semble que tout demeure, il était bien inutile de s’inquiéter. Ses petites fleurs, dans ces petits vases, sur ces nappes à fleurs, témoignaient cependant d’une grande mélancolie, à l’image de cet abricot ramolli oublié au milieu du beau luisant des brugnons dans un coin de sa cuisine. Depuis qu’il était mort, quelque chose s’était figé. Son immense colère a surgit un bel après-midi d’été, lorsqu’il s’est affaissé dans les rosiers. Ce fut un abandon, une énième solitude, bien présente cette fois. Les meubles avaient immédiatement été bougés, les armoires vidées, les vêtements donnés, comme pour terminer une partie déjà bien entamée et effacer les coups d’avance sur l’échiquier de la vie. Même d’une tombe, elle n’en avait pas voulu. Les cendres avaient été déposées dans une petite urne en laque qui avait le même liseré doré que ses tasses à café, ramenées d’un séjour à Paris, puis dans un trou sous le pommier du jardin, gentiment creusé par l’intendant de la commune, un peu simple mais gentil, lors d’une cérémonie maladroite.
D’abord légère, puis tenace, une odeur douceâtre avait envahi son intérieur, due à des infiltrations qui avaient subitement dégradé certains de ses murs, comme si l’eau des larmes qui ne rouleraient jamais sur ses joues était parvenue à se frayer un autre chemin. Toutes les bougies parfumées qu’elle allumait en permanence n’y changeaient rien. Le cortège de ses connaissances était reparti aussi vite qu’il était venu, la végétation avait repoussé sur la terre retournée, où fleurissaient à la belle saison de grands Hortensias bleus, et en hiver, des Hellébores.

III.

L’autre jour, la petite a longtemps traîné autour du cabanon. Elle fixait on ne sait trop quoi depuis un moment déjà :
– « Tu as vu, ces branchages, c’est fâcheux, il y a tellement d’espace entre eux que cela fait toute une montagne ! ».
– « oui, ou des cheveux », a-t-elle répondu avant de filer. Va savoir ce qu’il se passe dans la tête des gosses. La lumière a changé, comme obscurcie par l’un de ces nuages rapides qui masquent sans prévenir le soleil du mois d’août. Sa petite présence silencieuse a subitement manqué, elle donnait comme du cœur à l’ouvrage. Sa mère produit aussi parfois cet effet, d’ailleurs elles se ressemblent. Mais son corps s’est affaissé. Le poids des années, et probablement bien des méchancetés.
En bêchant violemment son jardin, elle m’a dit un jour :
– « Vous savez, j’en ai terminé avec les hommes, ils sont tellement lâches ». Elle ne le disait à personne, c’était comme dire « les carottes sont cuites », en soulevant le couvercle d’une casserole dans un nuage de vapeur. Mais c’était aussi triste que ses petits seins vides s’agitant sous son t-shirt en coton délavé.
Chaque semaine, un monsieur arrive puis repart dans un engin rutilant, pas toujours le même, pour accomplir son devoir de père indigne. Il s’accompagne d’une jolie femme, peut-être la même, qui reste patiemment attachée à la place du mort, brune, fine, le genre de beauté banale sauvée par le mouvement de sa jupe évasée et une petite brise de fin de journée sur le parking d’un supermarché.
Leur étrange maison avait été dessinée par un ami, qui venait solennellement déplier ses plans sous la lampe en papier de la cuisine de leur petit appartement de ville. On la voulait originale, à l’image de leur amour. Les hommes, concentrés, faisaient maladroitement tomber les longues cendres de leurs cigarettes sur le papier cartonné, avant de les balayer d’un frottement vif qui y laissait de grandes traces sombres. Elle vaquait à ses occupations, le repas, la vaisselle, ces milliers de petits gestes qui font la tenue d’un intérieur, déjà grosse de l’enfant qu’elle espérait. Elle venait s’attabler pour acquiescer à une option déjà choisie. D’étroites chambres, une grande pièce à vivre, un puits de lumière, plusieurs niveaux. Les autorités communales les contraindraient à revoir leurs ambitions afin que l’homogénéité du cadastre n’en soit pas altérée. Ils avaient dû renoncer à quelques fenêtres obliques, au toit plat qui leur rappelait un voyage en Orient particulièrement marquant, et à la détente qu’offre un paysage dégagé après une longue journée de travail. On planterait plutôt un frêne en guise de tonnelle sur la terrasse en Eternit, au sud, dont le dense feuillage garantirait des repas bien protégés, sauf des guêpes bagarreuses.

 

 

II.

Je te vois courbant l’échine entre les feuillages, sous ce ciel dont l’azur se faufile entre les toits. Jolie pelouse carrée bordée de mûriers vérolés. Cette terre ne veut pas de ton eau, jardinier des grandes vacances, c’est à peine si elle mouille l’aridité avant de glisser vers la vase, dans les plis du terre-plein. Crois-tu vraiment qu’en pissant dans ces noisetiers tu retrouveras ta part sauvage ? D’ici, on dirait ce fameux tableau américain, mais sans la femme. Celui où le ciel arrête la colline et tranche l’horizon. L’herbe sèche masque les fissures de cette terre escarpée, oblique. Que veulent dire ces rondes autour de ta maison, d’une part, de l’autre, à guetter en l’air tous les soirs ?
Il était arrivé comme une fleur, plantant des piquets, installant des ruches, menant d’incessants aller et retour comme pour quadriller ce nouvel espace enfin sien. Il expose depuis lors son beau corps tonique à la ronde en transpirant sa solitude. Le voilà qui monte une serre, à grand bruit, blessant le gazon que d’autres avaient mis tant de temps à rendre homogène. D’une façon ou d’une autre, les hommes font tous la même chose : creuser des trous, bâtir des cathédrales, parer l’ennui. Question d’échelle. Mais il lève bien haut sa fourche et perds l’équilibre lorsqu’il bêche. Au pire se cassera-t-il le cou en baladant une fois de trop cette fausse nonchalance sur les tuiles poreuses de son toit. Ou on le verra repartir comme il est venu, après avoir épuisé la terre et ses belles années.
Pour l’heure, tout n’est que mousse. Mousse sur les arbres, sur la terre, dans sa tête. Il y a toujours une agitation, même dans la torpeur, une note, ou un incessant bourdonnement de mouches, ces milliers de mouches qui ne cherchent qu’à s’agglutiner sur les yeux des vaches, ou contre leurs flancs, jusqu’au prochain spasme. Mais l’hiver est rude ici, et cette maison est pleine de courants d’air. Au petit matin, la rosée perle sur les vitres et une brume opaque engloutit le paysage. Il faut sans cesse alimenter le feu pour parer la morsure de ce froid qui attaque les os. C’est une lame qu’aucune lime de verre ne saurait arrêter. Plus rien ne bouge, même le vent ne peut rien contre les monceaux de neige colmatés sur la cime des grands sapins. Les corps se raidissent, et il faut puiser des trésors d’énergie ne serait-ce que pour dégager sa porte. Les fougues de la jeunesse n’ont rien à faire ici, quelque soit la peine que l’on vient y cogner. Il ferait mieux de s’en aller. Trouver une autre occupation, les voyages, la navigation peut-être, qui sauront assouvir cet incessant besoin de mouvements et d’espaces infinis.

I.

Alors que la terre venait d’être retournée, souple et gonflée, attendant les semailles, ils laissaient de petits pas nets aux abords des carreaux, pour jouer avec ce qu’ils appelaient déjà des frontières. Ce léger élargissement les allées ne provoquait aucune remontrance, l’innocence et l’encouragement aux jeux de plein air les protégeaient cette insolence mesurée. De menus travaux laissaient filer les heures ; parmi les gueules de loup, entre deux poignées de mauvaises herbes, on pinçait des bulbes mauves en de longues conversations avec la nature ; d’éclatants bouquets inégaux, ramenés les mains poisseuses et blanchies, trônaient dans de petits verres ciselés sur la grande table en noyer de la cuisine, relique d’années dures, mais fastes, dans le commerce de tissu. Certains jours de grande chaleur, il fallait cueillir les cerises noires. On montait prudemment dans la fraîcheur, sur l’échelle bancale qui blessait l’écorce couverte de lichens et de spores. Un paysage miniature dominé par la fierté d’ajouter un échelon supplémentaire à son courage. D’autres, on secouait gaiement le pommier qui laissait tomber ses petits fruits juteux dans des salves d’impacts mats sur l’herbe fraîchement coupée. La cueillette des framboises était profitable : deux sous le saut plein. C’était l’occasion de longs après-midis dans le vert mordant des feuilles dentées, à s’érafler les bras et se salir les ongles. La joie de tirer sur un fruit mûr qui se détache facilement en laissant poindre un téton blanc, et la déception d’en attraper d’autres dont la moisissure des drupéoles éclatait. Premières frayeurs au départ en trombe d’un bourdon, à la vrille d’une guêpe bagarreuse, au craquement d’un escargot. Une densité qui s’évanouirait, bien des années plus tard, en réalisant la petitesse de ces arbrisseaux en pente douce, éternels cerbères d’une immensité à jamais disparue. De grosses limaces traçaient des chemins mordorés sur les feuilles des rhubarbes, dont le terreau était pourtant clairsemé de granules bleues empoisonnées. Ils en choisissaient une, isolée, la saupoudrait d’une pincée volée dans la boîte à sel du buffet, et restaient un temps accroupis à la regarder mousser. Le sol près du grand chêne était jonché de coques qui craquaient sous les pieds et s’incrustaient dans les semelles. Il fallait traîner de longs pas sonores sur les dalles de la terrasse, à strier l’Eternit, pour les y déloger.
Un peuplier s’inclinait dangereusement sur la maison. C’était la cause d’une anxiété grandissante, surtout la nuit. Il fallut l’abattre. Après la coupe, on organisa une photo sur sa souche, qui laissa, en plus d’un cliché à la lumière poudrée, l’odeur de la sciure fraîche dans les mémoires, et des échardes dans les pantalons.
Le voisin brûlait parfois de grandes quantités de branchages d’où s’élevaient des flammes au crépitement saccadé dans une épaisse fumée blanche, presque bleue. Fourche en main, gestes vifs, il offrait un spectacle puissant dans un mutisme propice à l’invention d’aventures sans cesse renouvelées. Attaques de Vikings, canadairs au secours de la forêt, sauvegarde du territoire.

Guerre et paix

On les entendait à la ronde, ces rythmes orientaux qui s’engouffraient, déformés, dans les ruelles pavées. Effet tuyau et tubes inconnus. Sur la place, c’était un attroupement légèrement dispersé, devant une toute petite scène sur un camion. Quelques femmes vraiment très maquillées arboraient des costumes traditionnels – dentelle autour du visage – sous la grisaille humide de cette fin d’après-midi de fin d’hiver. Les hommes bras dessus bras dessous piétinaient une danse, solennellement, qui se voulait joyeuse sans grande conviction. C’était le Nouvel An kurde, dont la communauté vivait maladroitement, à fond les ballons, mais sans l’air d’y toucher, un sentiment d’appartenance éloigné. Ou l’intrusion de la guerre dans l’insouciance d’un pays dont les passants semblaient blasé par la paix.

Dormir l’après-midi

Longtemps, je me suis couchée l’après-midi. Une torpeur qui m’était imposée car je ne pouvais me résoudre de soumettre mes soirées à mon emploi du temps très matinal. Plus que des siestes, je faisais des demi-nuits, et me réveillais dans le coton du crépuscule et ses odeurs de cuisine, tout engourdie de ces rêveries étranges qui semblent s’intensifier lorsque l’on dort le jour. Il fallait alors lutter contre cette lourdeur, sans pareille, mais qui rappelle à l’imaginaire un genre de somnambulisme, où les perceptions deviennent fausses et s’auréolent d’une maladresse crasse, contre laquelle chaque minute qui passe, pour s’en défaire, doit mener un combat qui semble perdu d’avance. Il faut alors traverser sans rechigner cette vengeance, la fatigue, qui invalide momentanément corps et esprits trop présomptueux.

Rivale

Elle avait cette nuque délicate et ce nez légèrement retroussé qui plaît tant aux hommes. Lorsqu’elle relevait ses cheveux en un chignon désordonné, toujours méticuleusement absorbée par son travail, elle ressemblait à l’une de ces nobles ouvrières de la peinture de genre, avec un air du sud de la méditerranée. Le problème apparaissait lorsqu’elle commençait à parler. Ses fins de phrases trainaient, non comme un accent, mais comme cette habitude qu’ont les bourgeoises de se donner un genre, justement. Voyelles trop rondes, fin de phrases en pente. Aussi s’exclamait-elle trop pour être sincère, et son petit théâtre du quotidien, pourtant jovial, invitait plutôt à la méfiance.

Lollobrigida

En face d’un hôtel, c’est mieux qu’en dessus des pompes funèbres comme le médecin de la semaine passée. Je me demande d’ailleurs qui est arrivé en premier, s’il a y eu manque de discernement ou grincements de dents.  Ici, il faut prendre l’ascenseur sur le parking, mais pour descendre uniquement, puis une passerelle grillagée. Suivre ensuite de petites jambes en x, celles d’une apprentie, pieds légèrement en dedans, dans un vrai dédale en sous-sol. Ambiance jaune, comme les rires qu’on y entend. Attendre un peu torse nu sous deux gros tuyaux noirs, allongée à côté d’un demi paquet de protections en papier négligemment laissé dans son plastique d’origine. Ventilation et succession, haut débit forcément. Rencontrer enfin cet inconnu qui s’efforcera de le rester en malaxant ta chair à la façon d’un boulanger, bien professionnel. Après, très franchement, on n’y voit pas grand chose dans tout ce noir et blanc. Quelques grappes de raisin translucides qui s’agitent, psychédéliques. Seul un rond sombre se balance ici et là, dont le diamètre est méticuleusement calculé à l’aide d’un petit graphe. Clics et captures d’écrans. Après quoi il faut se rhabiller, longer tous ces couloirs de mémoire. Et finalement entrer dans un sas exigu comme un vestiaire de bains thermaux, s’y dévêtir à nouveau et saluer une grosse dame, comme si de rien. Et découvrir une bien belle bête, une sacrée machine, tout d’une broyeuse en fait, vague cousine d’une enclume. La prendre gaillardement dans ces bras, la laisser nous frôler le visage de haut en bas dans un sinus de soupape. Sous le nez, une pauvre crêpe, tout juste un pancake, mais sur l’écran, un bien beau profil. Miss Néné, c’est moi.

8 mars

Un bon jour pour expérimenter ensemble les malentendus qui nous ont vu grandir et relever l’envergure de notre confusion. Lexicale tout d’abord, où l’isme politique est mal saisi et fait confondre féminisme et féminité aux cerveaux bornés, médiatiquement rétrécis, non loin dans l’actualité, pour faire court, de ce qui sépare pourtant bel et bien islam et islamisme. Guerre ouverte. Machisme et masculinité restent fort heureusement communément bien différenciés. Reste l’espoir d’une compréhension. Car les velléités de pouvoir sont absentes du genre (tout comme de la spiritualité, qui pourrait être la foi sans l’extension politique de la religion). Or, si des progrès techniques ont engendré ce qu’on appelle aujourd’hui l’émancipation féminine, à vrai dire, libération d’un temps pour faire autre chose que sous la contrainte de la nécessité – découvrir des terrains, multiplier l’expérience – les hommes ont également trouvé une respiration dans le fait de ne plus être tenus pour responsables de leur descendance. Dans de multiples féminismes inversifs, enfants prodigues des patriarcats qui les ont mis au monde, il y a toujours une grande erreur de jugement, initiale, qui s’est focalisée sur la soumission sans voir l’architecture sociale, pratique, savante répartition de forces, qui, aujourd’hui détruites, s’effondrent sur notre entendement. En un mot, une injustice, qui ne peut que susciter un retour de bâton. “Simple, forte, aimant l’art et l’idéal, brave et libre aussi, la femme de demain ne voudra ni dominer ni être dominée.”  disait Louise Michel il y a plus d’un siècle. N’aurait-il pas plutôt fallut commencer par parler de l’être humain? Les erreurs de jugements se logent souvent au creux d’un violent refus de différenciation, et c’est, je crois, la source de tous les conflits.

Miroir miroir

Que n’ai-je entendu sur cette masse fusionnée, atomique, toujours changeante, sur cet incompréhensible réseau neuronal qui me constitue? Tout jugement n’est que la foudre d’un miroir déformant transportant les amertumes, rapports secrets et renvois de lacunes, insupportables. Mais fort heureusement, l’observation et l’expérience du mouvement est un remède à l’agression, à l’idiotie, et permettent de constater la beauté de chaque chose, à sa juste place, un temps, dans l’extrême complexité du monde.

Petit cratère

Oh ce n’est pas anodin. C’est la béatitude même. Constater le sentiment de liberté que procure un chemin de traverse, très concrètement. Trivial bien sûr, comme l’est souvent ce qui soulage vraiment. Un genre de geste qui fait prendre la mesure du paysage et l’étendue de nos contractions une fois relâchées. Juste quelques pas en dehors du chemin balisé, après bien des hésitations, par crainte d’être malséant, pris au dépourvu, le courage vient de l’impossibilité d’en supporter davantage. Rien à voir avec le fait d’être face au mur. Au contraire, c’est oser se mettre face au vent, s’asseoir littéralement sur une montagne et être fier d’y avoir pu former un petit cratère. Quel enchantement de faire pipi dans la neige!

Entchié Zann

Le chalet de Jean se trouvait en bas du village, après la barrière et La Bourgeoisie, dans une pittoresque rue pavée, bordée de raccards sur pilotis coiffés de plaques de granit. “Contre les souris” paraît-il. Son minuscule appartement se cachait derrière un tas de bois, sous une plaque de bois sculptée en patois valaisan et un plafond particulièrement bas, dans une pénombre d’antan. Il était assis à la table de la cuisine, affairé à ses affaires de retraité. Ambiance proprette, pas du tout un appartement de vieux. Grande fonctionnalité de l’espace qui laissait deviner la rigueur de l’ancien prof de mathématiques, “entre autres”, par de savantes optimisations de l’espace. Ils sortiraient ensuite ensemble boire un verre de délicieuse Dôle Blanche, ravi de présenter sa nièce dans l’auberge en contrebas, connu comme le loup blanc qu’il était, alors que son manteau laineux de citadine, ayant agrippé une multitude de gros flocons, s’égoutta longuement sur les dalles brunes de la salle à manger qui se remplissait peu à peu de skieurs bronzés et d’odeur de fromage.

La montagne

Il éparpillait des images pornographiques dans les lieux de cultes, notamment à Riddes. Ses plaisanteries obscènes vont lui coûter plus de 20’000 francs. Sur l’écran du bus postal qui serpentait le long de la paroi, on ne distinguait plus bien les infos des publicités. Peu avant, six virages en épingles avaient lancé sa grosse carlingue contre la roche. On imaginait alors ce que serait la descente, dans le vide cette fois. Le chauffeur n’avait pas été très aimable puisqu’en bonne fille de la ville, sans jugeotte, était montée à bord avec sa petite valise au lieu de la mettre directement dans le coffre latéral. Elle avait pourtant cru bien faire, comme souvent les gens, afin de ne pas avoir à le faire descendre à mi-parcours pour si peu de chose. Mais puisqu’il avait soudainement été très jovial avec des enfants, ce n’était qu’un désaccord de principe plus qu’une réelle animosité. Lorsque les places de devant s’étaient libérée, une adolescente s’était avancée, et avait posé ses genoux troués contre la demie vitre qui la séparait de son habitacle:
– tu as changé de place.
– oui.
– je t’ai pas vue l’autre soir.
– moi si.
– elle avait pas l’air en forme ta copine.
– pas trop non.
– trop picolé.
– ouais, elle faisait n’importe quoi, c’est pour ça je suis rentrée vers deux heures.
Lents trainages de vocables, amours juvéniles, ses grands tours de volant et son poil au menton devaient fortement l’impressionner.

 

Ces messieurs

Six costards sombres et autant d’attaché-cases entouraient leur humour potache autour d’une partie de chibre – celui du jeu de carte vaudois, quoique son sens priapique, plus français, pourrait ici aussi convenir si la scène ne se passait pas dans un restaurant. Ils avaient les masques de ces messieurs d’un autre temps, pas vraiment renfrognés, ni vraiment laids, juste un peu enflé par le genre masculin d’un autre temps qu’ils avaient bien appris. On décelait pourtant encore chez certains quelques manières d’enfantillages. Il y avait le rigolo, dont les épaules sautillaient sous un rire retenu mais faussement gêné d’avoir hurlé en remportant la plie. Le timide aussi, de ceux qui ne renvoient pas facilement un sourire, avec de grosses lunettes des années septante, celles qu’on prête désormais aux tueurs en série et qui soulignent un regard refusant de voir les choses changer.  Le sérieux enfin, plus ridé, bouche pincée, profil retiré assis de biais, dont les longs doigts blancs tapotent nerveusement les cartes avant de jouer. Tous portent un petit écusson à la boutonnière. Des patrons bien sûr, peut-être bien au rendez-vous mensuel d’un genre de confrérie qui n’existera bientôt plus. Quand soudain arrive le dessert dans des coupelles en étain, magie de la couleur dans tout ce gris, le rose des boules de glaces à la fraise rencontrent celui de leurs visages cramoisis.

Longueur d’onde

Qu’elles sont belles ces ritournelles que nous parvenons parfois à capter! Lorsque la radio fait surgir ce papa poule claquant des doigts dans la cuisine, qui chasse instantanément l’anxiété de l’examen ; quand cet ange passe lors d’un dîner entre amis et sublime un passé désormais révolu; ou, tout-à-l’heure, ce hasard en voiture, qui imbrique deux chansons qui offrent à la fois le juste constat, puis la meilleure des réponses. Alors oui, parfois, nous ne sommes que de drôles de grenouilles qui se délectent du souvenir du goût du sirop.

 

 

Petit calcul

La guerre n’est-elle pas tout d’abord cette sensation sourde, étouffée, qu’on ne reconnaît vraiment que lorsqu’elle fait grand bruit et force les activités? C’est une puissance sous cape tout d’abord, une retenue, avant d’être clameur au loin puis désastre assourdissant. La tension se faufile toujours peu à peu dans les interstices des gestes au quotidien. Remontrance à l’enfant, méfiance de l’étranger, petite jalousie, elle est toujours sape d’enthousiasme au départ.  Un malentendu en croissance continue en quête d’intensité. Or tout ce qui monte est voué à redescendre, comme une vague, la sève dans l’arbre, un désir. La contrer dans sa valeur est inutile: moins plus moins égal plus. Le positif remporte toujours l’addition. Pour résister à la guerre, tâchons de lui laisser tranquillement le temps de faire le calcul, sa volonté de puissance s’étouffera d’elle-même dans son absurdité.

Va chercher

Allons donc, il faut veiller à ne pas trop s’en faire, disait-elle alors que sa petite chienne attendait, si excitée, tellement engageante, qu’on daigne bien lui relancer la baballe. C’est la vie que veux-tu, très souvent merdique, confirmait la révélation d’une situation transitoire qui l’obligeait à présentement dormir sur un canapé. Mais il ne fallait pas en faire tout une affaire, on n’était quand même pas à Bujumbura. Son espiègle canidée ne cessait de foncer tête baissée dans l’obscurité avant de revenir, fière comme Artaban, se délester d’une molle rotondité baveuse à ses pieds. C’est précisément cela qui la chagrinait, ce manque d’enthousiasme pour les choses simples, cette exécration de la répétition qui en soi avait du bon. Un forçage, un mensonge vraiment, que cette tendance des hommes à vouloir s’inventer des complications.

Faire et bol de thé

Alors, le corps ne fait pas vraiment mal, il est plutôt retenu par une lourdeur, ou compressé. Et ce sont ses tressautements, au sein d’une étrange anesthésie, qui sont si pénibles. Réflexes, ils martèlent la question que l’on s’efforce de ne pas trop se poser : qu’est-ce que la vie en nous ? Minuscules tempêtes inquiétantes. Les manifestations du mouvement (ou de l’entrave) qui nous constitue, rappellent aussi – c’est selon – la capacité phénoménale que nous avons de savoir si bien nous en dégager. Mais rien ne semble véritablement supporter l’immobilité, et sa quête, et ses respirations, ouvrent un gouffre dans lequel se faufile… la conscience peut-être. Seule la concentration pose des planches – certes toujours instables – sur la vase du chaos tant redouté. Parfois apparaît donc bien une torpeur, un instinct de précision, où se rencontrent simultanément le faire et la volonté. C’est cette frontière ténue entre ce qu’on appelle communément la réalité, qui n’est que fiction, le juste, qui n’est que faux, et la recherche d’un terrain qui serait à la fois noble et stable, qui pourrait bien être à la source des épuisements.

Le jour sans

Oh, aujourd’hui c’est un jour sans, c’est comme ça. Un jour sans rien? Non, un jour avec trop. De ceux où l’on s’offre un carac en pleine diète, taquine qui l’on aime, rigole au lieu de travailler. C’est en somme toujours s’attarder sur un détail qui nuit à l’objectif. Que voulez-vous, même la langue le dit: le conditionnel présent se forme par le radical du futur de l’indicatif et les terminaisons de l’imparfait. Ne faudrait-il pas, parfois, que nous appréciâmes le passé simple?

 

Effet de loupe

Lorsqu’elle débarquait, il fallait faire de la place. Son large corps repoussait les chaises contre les murs, vidait le frigo, remplissait les cendriers, entravait la circulation dans l’espace. Nous partagions des repas qu’elle animait d’une intense conversation ponctuée d’éclats de rire assourdissants. A peine les assiettes étaient-elles terminées qu’elle gesticulait à libérer la table afin de dérouler le calme que lui procurait une partie de bridge sur un tapis feutré. Elle dictait les règles, toujours changeantes, qu’on tâchait de suivre à la lettre, craignant ses soupirs et son regard réprobateur qu’accentuait de grosses lunettes. C’était Graziella la Texane, sempiternellement de retour d’Afrique où elle était allée soigner des enfants dans des camps. Elle lisait parfois le journal avec une loupe, et ne parlait que par anecdotes, des habitudes qui semblaient la maintenir tout entière à juste distance, entre la netteté drôlatique du quotidien et le flou de la gravité des choses. On l’a longtemps crue montagne, avant de découvrir qu’elle était volcan. Le feu qui grondait en elle a explosé d’un coup, et la lave de son chagrin a tout dévasté sur son passage. Refroidie, elle a paqueté, rigide, le peu d’affaire qu’elle possédait dans quelques valises qu’elle est allée poser dans une caravane en banlieue de San Diego. On l’a revue vingt ans plus tard, sombre et diminuée, avant d’apprendre peu après, dans un courrier tardif souffrant des lacunes de vocabulaire d’une cousine hispanophone, qu’elle s’était véritablement éteinte.

Fioul

Tout en collision de paroles silencieuses, pensées et forces, grâce, cette puissance inconstante est en-dessus des mots. Un effort de précision  rend sa banalité violente. Sa beauté se déroule, non cardinale, sans secousse ni centre, vide ou succion. Juste un baume très fluide, un fioul en somme, qui mouille les allumettes et contient tous les feux. Ou une sorte de tissu qui, par l’entrelacs de son tressage et ses plis, ne permet pas les ornements.

Voir rouge

J’aime bien l’analyse que fait Michel Pastoureau sur le “rose pour les filles” dans son livre sur les couleurs. Il n’y voit pas un signe de mièvrerie féminine, comme c’est courant, mais au contraire la preuve symbolique qu’une révolution des mœurs a donné du pouvoir aux femmes. Dans l’histoire, le rouge appartient à la force virile, au sang de la guerre, à la pourpre cardinalice. Le bleu était quant à lui signe de douceur, de noblesse, c’est le vêtement de la Vierge. Ce cloisonnement a commencé à se diluer dès la fin du XIXème siècle, alors qu’apparaissaient les premiers mouvements de suffragettes ayant pour emblème le violet, mélange de rouge et de bleu. Lentement, les rapports se seraient inversés, voyant le bleu devenir attribut plutôt masculin et le rouge, féminin. Le rose clair pour les petites filles aussi bien que le bleu pâle des petits garçons ne deviennent que le reflet d’une inversion des pouvoirs au sein de notre société, teintés de blanc, pour la pureté de l’enfance. Il est intéressant de remarquer qu’au XXème siècle, dans la mode, vêtements et cosmétiques – rouge à ongles, rouge à lèvres – ne sont devenus de flamboyants vermillons qu’au tournant des années 70, en même temps que l’émancipation sexuelle des femmes. La symbolique érotique du rouge reste puissante, si l’on en croit les rayons de lingerie bon marché qui exposent ses outrageantes dentelles non loin des pyjamas pour bébés. Comme la couleur des lanternes aux entrées des bordels, le rouge d’aujourd’hui attire le regard, flirte avec le vulgaire. Mais les femmes, donc, auraient symboliquement repris le pouvoir. Le pouvoir de quoi au juste? De leur corps? oui c’est sûrement mieux, bien que leurs entraves, aujourd’hui prétendûment volontaires, restent dictées par la mode et les conventions; De l’argent? évidemment, en mettant les femmes au travail, le marché – qui cherche toujours de nouvelles voies où s’épandre – leur a donné du pouvoir d’achat. Il leur a donc aussi créé de nouveaux besoins, dont l’un, ultime, inaccessible, idéal pour justifier les dépenses les plus folles semble l’amour. Cet amour rouge passionné, si flamboyant, que l’on voit dans toutes les devantures de magasins en ce jour de St-Valentin. Serait-il faux de dire, dès lors, que ce prétendu pouvoir soit l’avènement de l’amour sur le confort?

It was beautiful

Si ce n’était ni de la voix, ni de la guitare, ni des chansons, toutes incertaines et monotones, alors d’où venait la messe et les larmes? De ses infimes courbettes de vieux petit rat de l’opéra? Elle était bouleversante à raconter tant d’histoires en si peu de temps, à savoir honorer William Blake, scientifiques du Cern et Standing Rock tout à la fois, à penser à commencer par la fin d’un simple “it was beautiful”, à savoir, enfin, incarner la mère sans autorité, la star sans paillettes, l’icône sans autre église que la nostalgie d’un summer of love cinquantenaire qu’on oubliera.

Calcul de la distance

Si une enjambée fait une cinquantaine de centimètres, d’ici à la maison il devrait y avoir environ mille pas. Cinq cent mètres, c’est la moitié de l’avenue du Château si je me souviens bien, mais elle doit paraître plus longue, puisqu’elle est en ligne droite et qu’il n’y a rien. Là, les enseignes sont distrayantes, et comme il faut tourner à droite, ça doit tout de même faire un bout.

Mille pas donc, et si c’est juste, ça veux dire que le vœu va se réaliser. Il faut bien se concentrer au passage des dizaine, surtout dès septente, va savoir. C’est pire encore pour les centaines, attention à ne pas compter deux fois la même série. Je crois bien que ça va être trop court.

Mille. Merde. Pas assez. S’arrêter et fouiller dans son sac l’air de rien. Deuxième chance alors. On devrait toujours avoir une deuxième chance, j’aime bien. A vue de nez, ça fait donc un bon tiers, il doit logiquement rester un peu plus de trois-cent-trente-pas. Disons, trois-cent-cinquante jusqu’à la porte de l’appartement pour être large. Le piétinement devant le portail pour faire le code ne compte pas, l’idée c’était les enjambées.

Trois-cent-nonante-deux. Pas si mal. Jeu débile de toutes les façons, ça va aller.

Expression populaire

Rien entendre, alors gesticuler. Quelques intentions peuvent passer, figées qu’elles sont dans leur simplicité. Handicap de longueurs d’onde créant grimaces et embarrassants hoquets, c’est le dialogue de sourds.

Les violonistes

Toute mon attention grâce à un petit sac à dos rectangulaire. L’autre jour dans le train, ce joli garçon en chaussettes qui piquait du nez contre la vitre. Ce matin encore, deux amoureux avec bambin trottinant et poupon dans une poussette. C’est la fille qui tirait leur lourde valise à roulettes sur le pont. Ils m’ont rappelé cette mariée en robe rouge et son futur époux avançant à grand pas, bras dessus bras de dessous sur la Grand Messe, jusqu’à l’autel d’une petite église de campagne. Et aussi ce vieil homme en costard qui venait s’envoyer un verre de Cabernet du Chili dans un bar enfumé après l’orchestre. Ils sont touchants, ces violonistes d’aujourd’hui qui tentent de composer avec les traditions, mais ils ne parviennent qu’à effectuer d’habiles vibratos sur le bois des conventions.

Un autre repas

On a un wok? Oui dans l’armoire en haut il me semble. Ah oui, on a un wok, je ne me rappelais plus. Parfait. Ça fait longtemps qu’on ne l’a pas utilisé. Donne, je vais le rincer un coup. On rajoute du choux chinois? Oui, avec la courgette et le mélange, c’est bien. J’ai déjà mis le riz à chauffer si jamais. Super. Je mets un peu d’huile de sésame? Ouais. Alors on y va. Ça ne va pas faire trop cette salade avec tous ces légumes? Non, moi j’adore, allons-y. D’accord. Ça vous va si je les fais bien croquants? je préfère. Oui oui, moi aussi. Je vous préviens, elle va être un peu bizarre ma sauce, je suis en train de vider tous les fonds de bouteilles, c’est marrant. Ah mince, je crois que j’ai laissé brûler le riz, j’ai tourné le faut bouton! Alors je le sers vite et ça va aller. Ça va? Oui je crois. Il me semble que c’est prêt les légumes, peut-être que les brocolis seront un peu trop croquants, mais moi j’adore. Moi aussi. On met de la sauce soja? A fond. C’est ça ton assiette? Ah non mince, c’est celle qui était sur la table. Oh c’est égal ça ira. Bon, il y a encore mes petits légumes au four de midi, mais je vous préviens, ils sont un peu tout ramollis. Pas grave, ils étaient très bon. Bon et bien voilà. Parfait. C’est beau toutes ces couleurs.

Un repas

Ils ne se sont pas dit un mot à la table ronde de la pause de midi à quatorze heures trente. C’est parce qu’il restait un client voyez-vous, qui était arrivé un peu tard, et finissait son onglet à point en s’essuyant les doigts sur son journal, puis seulement sur la serviette. C’était l’heure de finir les restes du menu du jour d’hier, qu’on avait mis dans les assiettes à même la table sans set. Ce devait être le patron, forcément ventripotent, mais les deux autres se ressemblaient avec leurs cheveux noir corbeau et leurs pendentifs en or. Des teints qui rappelaient la couleur des murs, et une allure d’avoir beaucoup travaillé, même de dos, avec cet affaissement du corps qui se tient trop bien droit. Une aigrelette chanson de variété passait derrière le comptoir, et on avait déjà éteint les plafonniers de la salle du fond. On mangeait alors ensemble, en silence, dans une atmosphère de prière embarrassée.